Sur les couvertures des romans bulgares publiés en France, le nom de Veronika Nentcheva tient en bas, en petits caractères, sous celui de l’auteur. Traductrice littéraire née en Bulgarie, lauréate du prix de la traduction de l’Unesco 2004, elle est aussi l’épouse d’Éric Naulleau. Le grand public connaît le mari, sa voix, ses colères de plateau. Le catalogue, lui, connaît surtout elle.
Qui est Veronika Nentcheva ?
Veronika Nentcheva est une traductrice d’origine bulgare installée en France depuis la fin des années 1980, spécialiste du passage du bulgare au français. Son terrain : la prose d’Europe de l’Est, celle qui ne franchit presque jamais les frontières sans un passeur.
Son histoire commence à Sofia. En 1988, elle est lycéenne dans un établissement où un jeune coopérant français enseigne sa langue. Le pays vit alors ses derniers mois de régime communiste — la chute du mur est à dix-huit mois. Elle quittera la Bulgarie quelques années plus tard pour s’installer en France, où elle poursuit ses études avant de faire de la traduction son métier.
La maison d’édition Zulma, qui publie certaines de ses traductions, résume sa trajectoire d’une phrase : elle partage avec Éric Naulleau « la même passion pour la littérature slave » et, ensemble, ils ont traduit quelques-uns des plus grands auteurs bulgares.
Pourquoi Veronika Nentcheva a-t-elle reçu le prix de la traduction de l’Unesco ?
Veronika Nentcheva a reçu le prix de la traduction de l’Unesco en 2004, conjointement avec Éric Naulleau, pour Abraham le poivrot. Loin de Tolède, roman d’Angel Wagenstein. C’est la distinction la plus concrète de sa carrière, et la seule qui porte son nom au même rang que celui de son mari.
Le choix du texte dit tout du projet. Wagenstein, scénariste et écrivain bulgare, résistant, déporté, condamné à mort puis gracié, écrit une œuvre où l’Histoire du siècle passe par les cuisines et les arrière-boutiques. Le traduire suppose de restituer un humour juif d’Europe centrale, une langue orale, des références séfarades — et de le faire dans un français qui ne sente jamais l’exercice.
Un détail donne la mesure du travail : le titre complet du deuxième Wagenstein qu’elle a traduit tient sur trois lignes — Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac, sur la vie d’Isaac Jacob Blumenfeld à travers deux guerres mondiales, trois camps de concentration et cinq patries. Deux guerres, trois camps, cinq patries. Toute la difficulté du métier est là : ce genre de phrase ne se traduit pas, il se rejoue.
Quels livres Veronika Nentcheva a-t-elle traduits ?
L’essentiel de la bibliographie de Veronika Nentcheva tourne autour d’un auteur : Angel Wagenstein, dont elle a porté la trilogie en français. Ces livres ont d’abord paru chez L’Esprit des péninsules, la maison fondée en 1993 par Éric Naulleau pour publier les proses d’Europe de l’Est, avant d’être repris par des éditeurs plus installés.
| Titre | Auteur | Première édition française | Rééditions |
|---|---|---|---|
| Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac | Angel Wagenstein | L’Esprit des péninsules, 2000 | Zulma, 10-18, Autrement |
| Abraham le poivrot. Loin de Tolède | Angel Wagenstein | L’Esprit des péninsules (prix Unesco 2004) | Autrement |
| Adieu Shanghai | Angel Wagenstein | L’Esprit des péninsules, 2004 | Galaade, 2015 ; Autrement, 2022 |
Adieu Shanghai mérite un mot. Le roman raconte un épisode réel et presque oublié : l’exil, à la fin des années 1930, de milliers de Juifs allemands et autrichiens vers Shanghai, alors sous contrôle japonais — l’une des rares villes au monde à ne réclamer ni visa ni passeport. Sans traduction, ce livre serait resté illisible pour le lecteur francophone. C’est très exactement la définition du travail de Veronika Nentcheva.
Elle a également prêté la main à des travaux collectifs de valorisation de la littérature bulgare en France, dont la coordination d’une anthologie consacrée à quatorze écrivains bulgares.
Comment Veronika Nentcheva a-t-elle rencontré Éric Naulleau ?
Ils se sont rencontrés à Sofia en 1988, dans le lycée où il enseignait le français. Éric Naulleau l’a raconté à Gala en octobre 2015 : « En 1988, j’enseignais le français dans un lycée de Sofia, Veronika était une de mes élèves. À l’époque, le pays était encore communiste. Un Français qui fréquentait une jeune Bulgare, c’était assez mal vu. J’étais surveillé, la police politique devait me prendre pour un espion. »
Le détail vaut d’être pesé. Dans la Bulgarie de Todor Jivkov, une relation entre un ressortissant français et une jeune femme du pays relevait moins du romanesque que du dossier administratif. Le couple s’est construit contre ce décor-là, puis en France, où ils se sont mariés.
Que dit Éric Naulleau de la « légende urbaine » ?
Une rumeur tenace veut que leur relation ait commencé à Sofia, quand elle était encore lycéenne. Éric Naulleau l’a démentie publiquement dans l’émission Chez Jordan, en octobre 2022 : « Il y a une légende urbaine qui s’est installée comme quoi notre relation aurait commencé là-bas. » Et de préciser : « Elle était élève dans le lycée où j’enseignais, mais pas dans mes classes. Notre relation n’a pas commencé à ce moment-là, elle a commencé plusieurs années plus tard, quand elle est venue s’installer en France. »
La mise au point est nette. Elle n’a pas éteint le sujet pour autant — c’est le prix d’une vie publique quand on en partage une partie avec un chroniqueur qui, lui, ne s’excuse jamais. Sur ce terrain, le parcours d’Éric Naulleau et celui de sa femme n’obéissent pas du tout aux mêmes règles.
Deux alphabets, deux religions : quelle vie de famille ?
Le couple a deux fils, Tristan et Brian, élevés dans une double culture franco-bulgare que leur père revendique. À Gala, toujours en 2015, il expliquait : « Je trouve cet équilibre, entre deux cultures, deux alphabets, deux religions, deux systèmes économiques, très épanouissant. »
Sur la longévité, il n’a jamais fait de théorie. Interrogé par Voici en novembre 2018, il écartait toute recette : « Ce sont des bons et des mauvais jours. » Puis, plus bas : « Au début, ce n’était pas facile, on ne roulait pas sur l’or, ça a un peu soudé les choses. » Trente-cinq ans après Sofia, l’aveu reste l’un des plus sobres qu’il ait faits sur sa vie privée.
Pourquoi Veronika Nentcheva reste-t-elle si discrète ?
Parce qu’elle n’a jamais rien fait pour ne pas l’être. Aucune interview, aucun plateau, aucun compte public : Veronika Nentcheva n’existe médiatiquement qu’en creux, à travers ce que son mari accepte d’en dire. Chercher son portrait relève du même constat — les fiches d’éditeurs se contentent de son nom et de sa bibliographie.
C’est aussi, au fond, la condition ordinaire des traducteurs littéraires en France. Une profession dont on cite les livres sans citer les noms, et dont le meilleur travail est précisément celui qu’on ne remarque pas. La différence, ici, tient à un détail : elle a épousé quelqu’un dont le métier consiste à être vu. Le contraste est presque une expérience de laboratoire, comparable à celui que vivent d’autres couples médiatiques, comme Sandrine Sarroche et son compagnon.
À retenir
- Veronika Nentcheva est traductrice littéraire du bulgare vers le français, née en Bulgarie et installée en France depuis la fin des années 1980.
- Elle a reçu, avec Éric Naulleau, le prix de la traduction de l’Unesco 2004 pour Abraham le poivrot d’Angel Wagenstein.
- Elle a traduit la trilogie de Wagenstein, publiée d’abord chez L’Esprit des péninsules, maison fondée par Naulleau en 1993.
- Le couple s’est rencontré à Sofia en 1988 ; Naulleau a précisé en 2022 que leur relation avait commencé « plusieurs années plus tard », en France.
- Ils ont deux fils, Tristan et Brian, élevés dans une double culture franco-bulgare.
Il y a une ironie dans cette histoire. L’homme qui a passé quinze ans à démonter les livres des autres à la télévision a épousé une femme qui, elle, passe sa vie à les reconstruire dans une autre langue. L’un fait du bruit, l’autre fait passer. Et dans cinquante ans, quand plus personne ne se souviendra d’un plateau, il restera trois romans bulgares lisibles en français.
Sources : fiche traductrice des éditions Zulma, notice Éric Naulleau, interviews Gala (octobre 2015), Voici (novembre 2018) et « Chez Jordan » (octobre 2022).








